En juin dernier, un séminaire du Conseil national de l’ordre des masseurs-kinésithérapeutes avait pour invité le Dr Hervé MAISONNEUVE, l’un des auteurs, avec le Pr Mathieu MOLIMARD et Mme Dominique COSTAGLIOLA, du rapport Information en santé Bilan des forces et des faiblesses, Recommandations pour une stratégie nationale d’information et de lutte contre la désinformation en santé remis à la ministre chargée de la santé, Stéphanie RIST, en janvier 2026. Ardent défenseur de l’intégrité scientifique, ce médecin de santé publique alerte sur notre « vulnérabilité collective » quant à l’accès à des informations fiables en santé, et formule des recommandations pour lutter contre la désinformation.
Le Dr Hervé MAISONNEUVE est référent « intégrité scientifique » pour Santé publique France. Il œuvre depuis de nombreuses années pour que l’information en santé soit fiable et accessible à tous. En janvier 2026, il a remis à la ministre chargée de la Santé, Stéphanie RIST, le rapport de la mission qui lui avait été confiée sur l’information en santé. Le Conseil national de l’ordre des masseurs-kinésithérapeutes (CNOMK) avait d’ailleurs été auditionné lors de ces travaux. Ce document[1], très complet, vise à établir un bilan des forces et des faiblesses en la matière, et à formuler des recommandations pour une stratégie nationale d’information et de lutte contre la désinformation en santé. À l’occasion d’un séminaire du CNOMK en juin dernier, le Dr Hervé MAISONNEUVE est revenu sur les principaux enseignements de ce rapport.
Définitions
Désinformation, mésinformation, malinformation… Une connaissance précise des termes permet de mieux saisir les enjeux de l’information en santé.
La désinformation « implique généralement un petit nombre de personnes, rappelle Hervé MAISONNEUVE. Par exemple, les antivax qui travaillent exclusivement sur le sujet sont sans doute une vingtaine en France aujourd’hui ». Ainsi, les désinformateurs sont peu nombreux mais ils diffusent massivement, sur les réseaux sociaux, toutes sortes de fake news, « créées selon un agenda financier ou politique ».
La mésinformation touche un très grand nombre d’individus : « Nous sommes tous plus ou moins des mésinformateurs », note le médecin, notamment lorsque nous relayons des informations sans en avoir véritablement pris connaissance ni vérifié les sources, nous laissant ainsi manipuler par les désinformateurs.
La malinformation procède à partir de faits réels et avérés mais qui, transformés et travestis, aboutissent à une fausse information. « Par exemple, je suis régulièrement attaqué parce que j’ai travaillé pour Pfizer, ce qui est vrai. Mais je n’ai pas travaillé sur le vaccin contre le Covid, et encore moins en y incorporant des extraits de fœtus ! », déplore Hervé MAISONNEUVE.
Une « vulnérabilité collective »
« Quand la population souhaite s’informer, généralement elle accède en premier à de la désinformation », explique Hervé MAISONNEUVE, fournissant un exemple frappant : « Si vous souhaitez acheter un livre sur les vaccins, vous remarquerez que, selon les périodes, les 7, 8 ou 9 meilleures ventes concernent des ouvrages antivax ».
Le rapport souligne que « Trois fragilités ressortent nettement : une éducation (une littératie) scientifique et en santé insuffisante ; une difficulté réelle à juger la fiabilité des sources d’information disponibles ; un rapport à l’information bouleversé par le numérique ».
Le constat est également celui d’une défiance vis-à-vis de la parole publique (et d’une parole publique parfois elle-même en défaut) et de la place croissante des fausses croyances. Le CNOMK a d’ailleurs remarqué un net développement des pratiques de soins non conventionnelles, tendance contre laquelle il lutte activement[2].
Recommandations
Hervé MAISONNEUVE est revenu sur les principales recommandations formulées dans le rapport.
« L’éducation aux médias et à l’information en santé tout au long de la vie est essentielle. En comparaison avec d’autres pays, notre esprit critique n’est pas assez développé en France ! », déplore-t-il, soulignant toutefois que de nombreuses initiatives existent, dans les collèges et lycées par exemple, mais de façon locale et sans véritable coordination.
La formation des professionnels est un sujet central. « Il existe environ 200 diplômes universitaires intégrant des enseignements sur des pratiques de soins non conventionnelles. Tout ceci est très difficile à déconstruire », regrette-t-il. De même, « l’infodémiologie », c’est-à-dire l’épidémiologie de la fausse information, devrait constituer un sujet de recherche prioritaire. Pour lui, les étudiants en santé devraient tous être formés a minima sur le fonctionnement des réseaux sociaux et « l’éditorialisation algorithmique », c’est-à-dire la manière dont les informations sont traitées et nous parviennent sur les réseaux, et la nature des « modérations » réalisées, quand elles existent.
La troisième recommandation vise à ce que toute structure qui manipule de l’information en santé (université, hôpital, société savante, Ordre professionnel, etc.), mette en place des actions pour que celles-ci soient de qualité, notamment via une veille sur les réseaux sociaux, la mutualisation et les échanges avec d’autres organisations, la mise en place d’une charte, etc. L’idée est de mettre en place un plan public de lutte contre la désinformation. « De façon générale, il faut savoir que la lutte contre les fake news est assez peu efficace, car tout va très vite sur les réseaux ; il vaut mieux s’employer à diffuser des informations validées », rappelle Hervé MAISONNEUVE.
La quatrième recommandation est ambitieuse, délicate à mettre en œuvre et concerne le long terme, selon le médecin. Il s’agit de disposer d’une sorte de score sur les émetteurs d’informations en santé, selon leur déclaration de liens d’intérêts, la nature de leurs sources et de leurs financements, la transparence dont ils font preuve, etc. Chacun pourrait ainsi évaluer la qualité de l’information délivrée à l’aide de ce score.
Enfin, la recommandation la plus forte est celle de mettre en place dans notre pays un observatoire de l’information en santé, « dans une agence indépendante de préférence, précise Hervé MAISONNEUVE. Nous avons besoin de réaliser un bilan des sources d’information validées en médecine, et de disposer d’un corpus de ces sources à partir desquelles des intelligences artificielles pourront répondre aux questions des professionnels et du public ». Selon lui, le Service public d’information en santé[3] constitue un début de mutualisation des données mais il n’est pas encore entièrement opérationnel et fiable. Le futur observatoire devrait inclure un annuaire d’experts habilités par les sociétés savantes et différentes instances comme les Ordres, pour s’exprimer en public sur les sujets de santé et diffuser ainsi une information validée. « Sous réserve, bien sûr, qu’ils déclarent leurs liens d’intérêts et qu’ils s’expriment dans leur domaine de compétence », rappelle le médecin.
De la même manière, une « infovigilance » centralisée est préconisée, sur le modèle de la matériovigilance ou de la pharmacovigilance.
Il nous faudrait également « inverser le risque » en sanctionnant les désinformateurs et en protégeant les scientifiques. « Les désinformateurs ne sont pas sanctionnés dans notre pays », déplore le spécialiste, rappelant que certaines associations, créées par des désinformateurs, collectent auprès de leurs adhérents plusieurs centaines de milliers d’euros par an, et bénéficient du rescrit fiscal.
Perspectives
« Cette guerre informationnelle est complexe et le risque est sans doute plus important que nous le pensons », alerte Hervé MAISONNEUVE. Comme le note le rapport : « seule une mobilisation collective et structurée – associant des actions d’éducation, de formation, d’information, de détection, de sanctions et de recherche – permettra de répondre à la désinformation qui fragilise la confiance, met en danger la santé des citoyens, et participe à la polarisation de notre société ».
Cette mobilisation collective pourrait s’appuyer, notamment, sur le rapport[4] élaboré en début d’année par le comité citoyen constitué à l’initiative de la Délégation au Numérique en santé pour travailler sur le sujet. Celui-ci s’est attaché à « décortiquer les mécanismes de la fake news » et a identifié plusieurs leviers pour « rendre l’information en santé fiable, claire et accessible ».
Enfin, la Stratégie nationale de lutte contre la désinformation en santé[5], qui s’appuie sur le rapport de la mission, a été lancée début janvier 2026 par Stéphanie RIST. Cette dernière rappelle que « Professionnels de santé, chercheurs, journalistes, enseignants, créateurs de contenus, plateformes numériques, acteurs associatifs et citoyens ont un rôle essentiel à jouer. Ensemble, nous devons renforcer l’esprit critique, valoriser la pédagogie scientifique et recréer les conditions d’une confiance durable ».
[1] Molimard M, Costagliola D, Maisonneuve H. Information en santé. Bilan des forces et des faiblesses. Recommandations pour une stratégie nationale d’information et de lutte contre la désinformation en santé. Rapport au Ministre de la Santé, des Familles, de l’Autonomie et des Personnes handicapées, 12 janvier 2026. https://sante.gouv.fr/IMG/pdf/rapport_information.pdf
[2] Consulter à ce sujet le Tableau des pratiques et techniques illusoires, https://www.ordremk.fr/je-suis-kinesitherapeute/techniques-illusoires/
[3] https://www.sante.fr/
[4] https://sante.gouv.fr/IMG/pdf/260218_rapport_comite_citoyen_saison_4-2.pdf
[5] https://sante.gouv.fr/IMG/pdf/note_desinformation_sante_a4_minsante.pdf