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Tribune : Quatre-vingts ans après sa création, la kinésithérapie au rendez-vous des défis du XXIe siècle

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Par Pascale MATHIEU, présidente du Conseil national de l’ordre des masseurs-kinésithérapeutes

Cette année, la kinésithérapie française célèbre 80 ans d’évolution au service des patients et de la santé publique. Profondément transformée depuis 1946, elle a accompagné les évolutions de la société, les progrès de la médecine et les besoins des patients.

Longtemps associée à la rééducation après une blessure ou une opération, la kinésithérapie accompagne aujourd’hui les patients à toutes les étapes de leur vie, de l’enfance au grand âge, et notamment face aux maladies chroniques. Elle participe à la prévention, à l’éducation à la santé et au maintien de l’autonomie.

Cette évolution se traduit dans le recours aux soins : entre 2015 et 2025, le nombre de patients ayant recours à la kinésithérapie a progressé de 22,7 %, et le nombre de séances de 36,8 %, alors que la population française n’augmentait que de 3,7 %.

Cette transformation s’est accompagnée d’une profonde évolution de la formation. Les kinésithérapeutes suivent cinq années d’études et obtiennent un diplôme d’État au grade de master. À la rentrée 2027, la réforme de l’accès aux études de santé intégrera pleinement la kinésithérapie aux côtés de la médecine, de la maïeutique, de l’odontologie et de la pharmacie. Elle renforcera l’ancrage universitaire de la profession ainsi que l’enseignement et la recherche en kinésithérapie.

Cette dynamique dépasse d’ailleurs nos frontières. Partout en Europe, la kinésithérapie évolue et les enjeux de formation, de compétences et de mobilité deviennent communs. La Commission européenne travaille désormais à la faisabilité d’un cadre commun de formation pour les kinésithérapeutes dans l’Union européenne et la France prend pleinement part à cette dynamique afin de contribuer à garantir un haut niveau de formation, de qualité et de sécurité des soins, tout en facilitant la mobilité des professionnels sur le continent. La France accueille déjà plus de 30 000 diplômés européens en kinésithérapie.

Mais cet anniversaire est surtout l’occasion de regarder vers l’avenir. Notre pays fait face au vieillissement de sa population et à l’augmentation des maladies chroniques, et ce choc démographique s’accentue chaque année. Les conséquences pour notre système de santé se traduiront par davantage de maladies chroniques, d’affections de longue durée, d’hospitalisations liées notamment aux chutes, mais aussi par moins d’actifs pour financer notre modèle de protection sociale.

Or, les réponses à apporter à ces grands défis sanitaires des prochaines décennies sont également entre les mains des 120 000 kinésithérapeutes qui maillent le territoire. Mais pour réussir, il faudra reconnaître davantage le rôle de ces professionnels de santé et mieux les intégrer à l’organisation des soins, aux côtés des médecins, des infirmiers et des pharmaciens.

Le ministère chargé de la santé et le législateur commencent à reconnaître cette réalité. Les kinésithérapeutes sont depuis peu associés aux bilans de prévention, leur rôle est renforcé dans la prévention cardio-neuro-vasculaire et leur expertise davantage reconnue. Ces évolutions, qui peuvent sembler disparates, témoignent en réalité d’une même transformation : celle d’une profession dont les compétences sont progressivement mobilisées bien au-delà de la seule rééducation fonctionnelle.

Le chemin reste long. Le recours tardif ou le non-recours à la kinésithérapie engendre des coûts considérables pour les finances publiques : hospitalisations et arrêts maladie prolongés, chronicisation de pathologies évitables et perte de productivité.

Dans un système de santé confronté aux déserts médicaux et à de lourdes contraintes financières, nous ne pouvons plus nous permettre de mobiliser les compétences des professionnels de santé trop tardivement. Il faut donc poursuivre le développement de l’accès direct, réduire le non-recours à la kinésithérapie et renforcer les coopérations entre professionnels. Les bénéfices sont là, pour les patients comme pour la société et l’assurance maladie, avec des gains potentiels estimés jusqu’à 6,5 milliards d’euros pour cette dernière en cas d’extension de l’accès direct aux kinésithérapeutes (sans ordonnance du médecin). Plusieurs pays européens ont déjà fait ce choix, notamment les Pays-Bas, le Royaume-Uni et les pays nordiques.

Ces compétences devront s’articuler avec une autre révolution : l’intelligence artificielle. Elle transforme déjà le diagnostic, le suivi des patients et l’organisation des parcours de soins. Elle impose aussi une réflexion sur sa place dans la relation de soins, ses enjeux éthiques et la protection des données. Bien maîtrisée et mise au service du soin, elle bénéficiera aux patients comme aux professionnels de santé.

Ces transformations, qu’elles concernent l’organisation des soins, les compétences des professionnels ou les nouvelles technologies, appellent désormais un engagement clair des pouvoirs publics. En cette quatre-vingtième année de la profession, j’ai l’espoir que le législateur et le Gouvernement sauront porter avec volontarisme les évolutions nécessaires à notre système de santé. C’est pourquoi l’Ordre, depuis 2021, s’est engagé pour obtenir un projet de loi ou une proposition de loi permettant une évolution en profondeur de la formation, de l’exercice et de la recherche en kinésithérapie.

Quatre-vingts ans après sa création, la kinésithérapie n’est donc pas une profession tournée vers son passé. Elle continue de se transformer, en France comme en Europe, pour répondre aux nouveaux besoins de santé. Alors que l’Ordre célèbre lui aussi ses vingt ans cette année, notre ambition reste la même : défendre une kinésithérapie exigeante, fondée sur la science, tournée vers la prévention, accessible à tous et pleinement intégrée à notre système de santé.